L'adjoint à la Culture, le Direction général adjoint, la Directrice générale adjointe et tutti quanti s'affairaient à se considérer indispensables et supérieurs. Mon enfant jouait à se sentir grand et plus fort qu'il n'était. Les résidents du 16e arrondissement s'effaraient que leurs enfants eussent si peur ce samedi et leurs commerçants de quartier, les yeux rougis, se sentaient pour la première fois, depuis leur dernier divorce, abassourdis par tant de difficultés. Pourtant, je ne me souviens pas avoir ressenti tant de fragilité dans les cœurs français lorsque s'amassaient par milliers sur les barrières turques ou hongroises des familles explosées. L'instinct ou la tactique de supériorité prend forme dans de multiples scènes de nos vies. L'irascibilté des uns, le nombrilisme des autres, la complainte est une chance des munis.

L'hautaineté inspirait mon insolence. J'exprimais poliment à chacune de mes rencontres - limitées par décision hiérarchique - une bienveillance et une sympathie qui agaçaient davantage. J'aurais dû bouillir, je devais me désoler et pourtant je résistais vaillamment en affichant un contentement feint ou mitigé. Lui, ce directeur, sombrait jour après jour dans la décomposition mentale et physique. Il devait s'en rendre compte, au moins par l'intermédiaire de sa femme ou de ses enfants, si ce joli petit monde était resté. Sa supériorité payé comptant chaque mois, son professionnalisme (je ne doute pas qu'il en ait eu) était rongé par son observance des règles politiques. Et je percevais dans ma modestie salariale ma liberté.

Les gilets jaunes barraient enfin la route à ces dogmes perceptibles à chaque coin de ce pays merdeux : les uns prenaient, les autres se contentaient. Quand bien même leurs idées les entraînaient dans des débordements et des saccages hasardeux, il me semblait que notre sommet et ceux qui s'y accrochaient avaient mérité cela. Eux qui consommaient sans sourciller leurs vacances rares et méritées dans des palaces animés mécaniquement par des pauvres gens. Eux qui avaient plus que quiconque le droit à la dilettante. Eux qui oubliaient le temps d'un repos qu'ils pourrissaient aussi la vie des autres. Les gilets jaunes leur en promettaient autant. Le feu de toute cette fable, c'était l'argent. Tous en manquaient fermement, mais certains en manquaient pour être, d'autres en manquaient pour paraître, et au loin à des milliers de kilomètres, une fois que les bombes avaient signé le territoire sablonneux ou terreux et en le marquant ainsi avait brouillé le concept de la possession, d'autres communautés cherchaient à rester vivantes.

Des gilets jaunes leur auraient craché à la figure parce qu'elles mettaient en péril leur lutte intime. Des habitants du 16e auraient détourné le regard parce qu'elles semblaient porteuses d'une maladie contagieuse innommable. Quelque part, un dénominateur commun existait entre ces deux franges qui ré-apprenaient à se détester enfin.

Je devais choisir un camp, pourtant. Je pris le parti du casseur. A en juger les mondes alentours qui se décomposaient et qui par le passé avaient sans doute mérité la palme de l'élégance civilisationnelle - pauvre président avocat qui se croyait aussi cultivé que vélocycliste -, il m'apparût clairement qu'il était plus logique pour accepter l'autre venu d'un endroit défait, qu'il était plus constructif de défaire mon propre environnement. De briser la chaîne opératoire bancaire ; d'espérer l'éradication pure et simple de la publicité et des communicants inutiles à la vie humaine ; de balancer sur l'agilité des énarques et de leurs fils ou filles à conserver les postes privilégiés sans compétence aucune ; de murer les magasins alimentaires de proximité du groupe Carrefour ; d'en profiter avant pour écraser les cartons de sucreries handicapantes et de produits gavés d'huile de palme ; de sacrifier un crossover sur l'autel du délire obsessionnel du quarantenaire séduisant...

La vie que j'avais pu quand même apprécier ailleurs m'avait permis de comprendre qu'on peut se satisfaire de tout ce qu'offre le Monde en évitant soigneusement tout ce qu'offrent les hommes. Il ne restait plus qu'à revenir à cet état et s'il le fallait, nous devions incendier les boutiques franchisées du 16e, les agences bancaires pullulantes, les bureaux des promoteurs, les offices de consultants, toutes les vitrines des usuriers. Ce n'était pas tant leur "tour" qui me dérangeait, mais leur manière d'user le sol que foulaient aussi bien les muets que les nantis.