J'entends la nappe sonore qui berçait les gens aigris des années 1980. Je continue à marcher dans ce sentier enneigé d'Anatolie. Je sais que j'ai un fils. Je sais qu'une femme m'aime. Et je cherche encore à comprendre pourquoi je ne suis pas heureux. Je me rapproche de l'âge où je croyais qu'il ne pourrait plus rien se passer et je sais que, selon le schéma de ma vie, il ne se passe plus rien depuis plusieurs années. Je voudrais couper les mains des influenceurs et des instagrammers. Je prends ce panorama comme un signe qu'il faut éviter le plus possible les égo-publiés. Je broie le noir qui entoure ma famille et qui la noiera, je le broie tant que je peux avec mes doigts et mes maxillaires. J'aiguise mes arguments pour cracher avec intelligence sur les autocentrés.

Ce matin, le soleil a déclaré son absolutisme. J'ai appris à re-aimer mon frère sans le comprendre.

Ce matin, le soleil a déclaré son narcissisme. J'ai regardé autour et compris que ce n'était qu'une injure à mes idées. J'ai souhaité serrer dans les bras mon fils pour le faire disparaître de cela et de ceux-là. Je n'aime pas ce qu'il devra affronter, les souvenirs de son père et les colères de son monde. Si j'avais pu choisir, je ne l'aurais jamais fait naître, car ce monde ne pourra que le briser comme il m'a déchiqueté. Ce monde aussi incroyable soit-il, aura été pourri par nos orgueils et nos prétentions. Et dans tout mon délire, je mesure comment sonne ce pathétique sentiment de se rebeller et de vouloir couper les gorges de ceux qui ont l'impression de s'en satisfaire.

Je brise alors le pare-brise de ma condition. Je rénifle l'air. J'énumère les prénoms qui ont fini par assouvir leur besoin de se répandre de tout leur être dans le bain moussant d'une chambre d'hôtel d'un pays anciennement colonisé. Je considère les pianos, les légendes de clichés dégueulasses d'ailleurs et les commentaires des amis fidèles. Je ne m'en sens pas mieux ou pas plus animé. Je me fane pendant que d'autres voient. Je me fane si simplement que je vois au moins qu'il me reste une nature. Et les autres existent parce qu'ils figent la vie d'une pression de doigt et d'une satisfaction passagère. Et les autres se délectent à partager ce qu'ils ne savent pas embrasser. Et les autres ont l'argent que je n'ai pas, mais de l'affront ils n'ont n'en guère. Comment encore cracher sur le monde quand vous pouvez vous l'offrir ? Je préfère qu'un monde s'offre à moi plutôt que l'acheter. Ma vie est à pleurer et je l'assume si fort que je pourrais en choquer père et mère. Je sais que personne d'ici n'aura jamais compris comment je me suis débattu pour essayer de faire croire que j'en étais. J'en étais... Et quand je regarde mon fils dans le miroir de la salle de bain qui écarte ses lèvres pour observer la blancheur de ses dents, je tarde et tarde et tarde à exprimer en silence que cela ne corrige en rien ma vision. Je voudrais qu'il change cela, je voudrais que son existence change cela, puisse changer cela. Je voudrais que mon fils me donne une raison d'aimer ce que je suis et ce que je fais et ce que je vis. Je voudrais qu'il vive avec ce bonheur d'avoir un père heureux. Je le voudrais si fort que je vouvoies cette idée.