Le caddie a changé, je prends pourtant le même temps pour passer du sous-sol grisâtre au rez-de-chaussée faussement chaleureux. Le bonhomme que je pose dedans est déjà lassé de l'exercie. Les consoles sont pleines à craquer, les poches sont vides comme chaque jour, les marchandises se créditent sur nos lignes d'espoir. L'autre année, je jaugeais mon plaisir à profiter de cet insensé circuit entre frais et congelé, sec et conservé, empacté et unitaire. Quelle hypocrisie m'inondait alors ? Je suis comme mon bonhomme à la recherche du truc ou du détail qui me fournira l'oxygène nécessaire pour m'en sortir. Lui, plane sur les figurations saturées des boîtes de jeeps et de voitures, moi sur le nombre d'étiquettes d'alcool que je n'ai jamais lues pour éviter de répandre ma rage trop loin. Une vieille dont je me surprends à aimer son parfum s'impatiente que l'étiquettage automatique ne permette pas d'augmenter davantage la cadence, bientôt elle ira blâmer la caissière qu'elle ne devrait pas recoiffer sa mèche entre le scan de sa coloration et de son fromage de brebis biologique. Je continue ce chemin qui ressemble aujourd'hui à un parcours systématique d'hamster enfermé pour les beaux yeux d'enfants libres de courir et de dépenser leur stress de bonheur familial. J'atteins les glaces qui tapissent la poissonnerie et j'y trouve un réconfort certain : j'ai la possibilité d'expliquer une vie sur la base de dépouilles et de faire imaginer l'océan grâce aux extractions que nous en faisons. Las, je m'interdis de croiser le regard de cette femme, pardon de cette jeune femme, qui n'a cure de ce que peut penser un mec de mon âge, voire de mon rang, mais je le fais. Je ferme les paupières, je respire, je rouvre mes yeux et les braque sur la chevelure de mon bonhomme, je l'appelle et lorsqu'il se retourne, je rouvre mes artères sentimentales en pensant que cet exercice en caddie comblera celle qui m'attend. Je m'effondre de cette conclusion. Il se fige et m'observe étalé sur les carreaux crasseux du supermarché. Il se demande quel jeu puis-je bien jouer. Je ferme les yeux, le caddie à portée de doigts. J'ouvre les perspectives et me relève en proposant à mon bonhomme que ce caddie devienne notre seule chance de sortir de cet endroit ruinant. Il me sent à nouveau capable. Je tourne en direction d'une allée indispensable qui contient les serviettes hygiéniques et les préservatifs qui n'ont finalement jamais préservé les hommes de leur bêtise et de la traîtrise des femmes. Je me retrouve dans une file d'attente suspendue à l'éventualité que tout mécontentement puisse embraser tout un chacun. Le temps compte même dans ces moments où rien ne se passe. Les mains de la caissière sont d'une incroyable délicatesse qui me rappelle les caresses estivales de mes zones érogènes. Je me dis que la journée est faite pour baiser sur le canapé. Le soleil se devine derrière les baies vitrées qui bordent ce territoire malsain et compact. Ici tout s'achète, dehors tout sera jeté. Comme ce concept est bien fait. La caissière devrait sourire si on lui en donnait l'envie, je laisse le rôle à mon bonhomme nettement plus doué et altruiste que moi. Mon caddie est une prison aux barreaux fins mais nombreux, mon fils est assis sur la chaise rouge du comdamné et je le guide chaque mois dans la bouche de l'enfer.