dE tRAVERS

30 octobre 2016

          L’infrarouge de ma souris illumine d’une couleur sang mon verre de vin ou plutôt celui de Nildem qui ne l’a pas fini. A ce moment précis, j’ai rempli ma fabuleuse mission d’étendre ton linge. J’ai pu constater qu’en silence, sans rien vraiment transpirer, je savais que tes pyjamas avaient changé. Les couleurs plus que les tailles, c’est mon observation. De nouvelles rayures, des oranges contre des bleus. Fils, sur ce balcon face à la voie ferrée, celle que tu tripes, je passe du temps à contrer le blues et le brise-amour qui règnent une fois adulte. Il faut se battre chaque minute contre soi-même pour apprécier la vie qui passe. Il faut se débattre des systèmes engluants qui nous cernent telles des amibes en perpétuel glissement circonsphérique. Le long de nos trajectoires, un millier de choses pourraient nous figer.

La moitié de moi en a déjà souffert, il ne reste plus que l’autre. Ce chemin qui nous menait au phare était un sentier de guérison contre toute cette pourriture. Je vieillis, mon amour, je me ressers et me ressens plus attristé que blessé. Ce moment est grave et déterminant. La folie qu’il me reste est comptée. A cet âge, on se préoccupe d’avoir gagné sa vie, « réussi ». A mon âge, on doit pouvoir assurer le confort de sa famille bien qu’on n’assure plus vraiment connaître l’amour. Cette moitié donc, elle seule nous vaut encore l’idée de prolonger la route.

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18 mai 2016

Rappelle-toi quand les heures à fouler les trottoirs bruxellois se comptaient sur les doigts de nos fébriles mains et lorsqu’intimidés par l’idée de commencer une autre vie encore plus folle que les précédentes, nous prenions confiance en nous en commandant un café, puis un deuxième alternés avec des cigarettes légères. Le temps et l’été étaient lourds de sens, vraiment. Les incroyables vagues qui me submergeaient comme jamais celles de l’océan n’avaient pu le faire ondulaient de tes sourires.

Bruxelles, ses voies ferrées et ses hôtels à confort modeste, se gravait sous ma peau tranquillement. Personne n’imaginait là où je vivais ce qui allait se passer, ce qui se tramait à chacun de mes départs vers un autre pays d’Europe. Je zonais parfois entre les deux gares de Lille, calmait l’ardeur des battements de mon cœur, mais jubilais.

J’utilisais ce que je savais de mes erreurs passées pour ne pas foncer tête baissée, aveuglé et rêveur. Sauf que je me sentais viscéralement happé une nouvelle fois par la faucheuse rouge. Au diable le passé, au diable les avertissements, les panneaux qu’on heurte pour toujours.

Bruxelles en écho à Istanbul, l’intérieur européen après la presqu’île marmoréenne. Des allers-retours sur le Bosphore, je retenais la faille qui venait de s’ouvrir et dans laquelle j’avais chuté sans mot dire. Aux arrivées à la gare belge, je me noyais dans une mer agitante et stimulante. Le séisme prévu dans la majestueuse syncrétique capitale turque, je l’avais déjà subi. La mutation de l’Europe mal supportée dans les salles de réunion du conseil intergouvernemental, elle avait déjà atteinte l’administré que j’étais et beaucoup plus profondément qu’un règlement ne pourrait jamais le faire. La saveur du monde connu m’emmerdait, les senteurs d’une nouvelle ère tels les arômes mélangés de l’orient et de l’occident me torturaient l’esprit et bloquaient mes envies.

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05 avril 2016

          La fièvre surgit tard et s’évanouit dans la nuit profonde. La lourdeur portée de la journée rallume à chaque fois le mal. Il n’y a pas de bêtes dans les prés. Les végétaux subissent aussi cette irrégulière progression du temps. Tout semblait caractériser une année normale jusqu’à ce moment où les hommes ont décidé de refuser les autres hommes. Les grandes migrations ont troublé l’époque, le temps a accompagné cette torsion.

Pendant ce temps, les kits de suicide manquent dans les cellules, et sans doute dans toutes nos vies mal menées qui se ruinent au fil des desserts d’anniversaire. Les villes déploient pour certaines des nouvelles prétentions urbanistiques qui font le bonheur des sensibles de l’Urbex. Il n’est pas non plus rare de constater que ces mêmes villes cachent la paupérisation galopante derrière des slogans, des identités visuelles, des gadgets promotionnels ou des zones d’activités économiques qui connaissent leur énième essor, leur nouvelle extension. Ce peuplement économique jouxte les nouvelles boutiques bioéthiques qui ne poussent, il me semble, que pour l’appât du gain sous couvert d’une philosophie à la mode… Mais voilà que ceux qui s’y fournissent ont deux, trois et même quatre enfants dans un monde où un seul ne peut survivre sans marcher sur les autres, sans oublier qu’ils existent au bord des routes ensablées, des immeubles en briques déchiquetées, des frontières barbelées ou des deltas bouchés de débris.

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06 octobre 2015

Peu de fois, j’ai pris avec ce cœur battant le train, avec les jambes fébriles et un mælstrom de sentiments inondant toutes les parcelles de mon cerveau jusqu’à en nouer le ventre. Je crois que cette fois-ci, au bout de la ligne, peut se jouer quelque chose de sismique ou de cataclysmique. Je commençais depuis peu à détester cette temporalité qui m’a autant nourri que ruiné. Je ne veux pas croire que ce voyage soit plus que ceux que j’ai déjà ressentis par le passé, un aller vers le meilleur. Il ne peut être que cela.

../..

J’ai parfois l’impression d’être ce ciel d’automne. Un aplat bleu clair rempli de couches grisâtres et charnues, mobiles et incertaines, inattendues mais présentes et plus ou moins foncées, au fond duquel, au cœur duquel règne un foyer rougeoyant, orangé  et rosâtre, enserré mais vivant, contraint et se réduisant mais imprégnant tout le reste. Et alors quelle est la zone la plus dangereuse de tout cela ? Le feu qui s’éteint progressivement après avoir plaqué la désolation ? Le gris noir des ténèbres qui prend le dessus ? Le bleuté qui persiste à vivre dans ce déchirement effrayant ?

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22 août 2015

Dans l'eau

Le scintillement des faisceaux lumineux, la tête chargée de murmures

Je me libère de mon propre poids, pas du reste, c’est la seule chose permise

Tout ce que je connais de mieux, comme un diamant pur

Est devenu de plus en plus rugueux, une fin que tu avais promise

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19 juillet 2015

     Six néons blancs distribuaient une lumière blafarde qui durait toute la nuit. Quelques longueurs plus loin, les maisons des familles aisées ne s’éclairaient plus ; l’été chasse les riches de chez eux et coincent les foyers modestes dans le même et perpétuel calendrier urbain. Devant ces six néons, les voies ferrées enfin pouvaient se reposer et ne plus porter les rames des trains passagers ou de marchandise. A cette heure où les six néons se distinguaient aussi bien du reste, les chacals erraient en direction d’un point de chute pour se finir, peut-être pour dormir, ou zonaient en quête d’une occasion qui couronnerait leur soirée ou en proie à un boueux ennui qui poussent à l’action, n’importe laquelle pourvu qu’elle soit énergique.

Je visualisais tour à tour les candidats à ces errances nocturnes : les jeunes adultes grisés par l’alcool et surexcités par les premiers dérapages – des consciences éphémères sans danger – ; les couche-tards solitaires et qui souhaitent vite regagner leur lit pour s’y ensevelir jusqu’au lendemain matin ; les malfrats aux manigances aiguisées au volant de leur voiture, ralentissant pour examiner la potentialité d’une malfaisance ; les frimeurs qui me semblaient encore et toujours les pires figurants des nuits d’été fonçant à toute allure dans leur berline.

De l’autre côté de ce panorama, deux âmes avaient réussi à échapper à ce monde vivace et répétitif, l’une flottait dans un univers que j’étais bien incapable de décrire, peut-être peuplé de formes qui m’étaient inconnues, l’autre écrasait et récupérait du mieux possible la fatigue accumulée. Mon fils qui organisait ses premiers instants de vie, mon épouse qui virevoltait entre débordements de joie et débordements tout courts ne connaissaient pas ses six néons lugubres.

C’était à ce moment de la nuit que rien ne se passa et qu’aucune chose ne justifiait que je squatte davantage le balcon en fumant quelques cigarettes. La lune ne se voyait pas de ce côté de la ville, les étoiles étaient dissimulées par d’épais nuages traversants. Rien ne se passerait, me dis-je, en préparant un repli vers les zones chaudes de l’appartement. Je fermais les portes vitrées, puis éteignais les lampes.

Exactement vingt-deux minutes après ce coucher, mon fils émit un cri assez caractéristique auquel nous ne prêtions point attention. Et dans la rue, une ombre fugace longea le mur de graffitis en laissant traîner une fracture de notre monde derrière elle : le sillon qu’elle traçait devenait froid, sans matière, éradiquant toutes les choses nécessaires pour concevoir une vie. Ce sillon invisible aurait pu avaler quiconque l’aurait emprunté, sans mot dire mais en souffrant inévitablement. L’ombre bifurqua sur la gauche, lévita quelque peu pour atteindre la voie ferrée et glisser le long des rails d’acier. Les ténèbres ont sans doute un goût nettement plus prononcé que nous autres pour l’errance et pour les voyages.

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17 juillet 2015

     J’adore ces instants climatiques contrariés en plein été, lorsque le ciel chargé a remporté sa bataille contre un soleil orgueilleux et qu’il déverse timidement une ondée sur nos recouvrements urbains. La plupart des gens n’y prêtent guère attention, tous pourtant s’accorderaient à trouver ce moment apaisant.

Il est arrivé à 15h21. Je discerne les pentes humides des toits et hume un peu de ce parfum minéral, les clignotements partiels sur les pavés des rues à l’endroit où les anfractuosités se sont gorgées d’une eau de pluie poisseuse, les têtes des touristes qui, fort de leur expérience passée, avaient prévu l’anorak à capuche ou le ciré de marque.

De cette fenêtre, j’ai observé mille et une choses, ces mille et une choses m’ont toujours inspiré une réflexion contemporaine sur l’existence, la mienne et celles des autres. J’ai toujours eu peur que le dégoût l’emporte finalement et que je me cloître dans une prétention humaniste ; confortablement installé sur un podium qui me ferait mépriser les routes que je n’ai pas prises, les idées que je ne comprends pas et les personnes qui, ne sachant rien du « bien vivre », les prennent. Au bout du compte, je crois qu’il me reste encore assez de goût et d’envie pour les autres et pour leurs différences à la seule condition que l’universalité prône et règne en maître sur nous.

Ces gens peuvent bien passer leur temps à ce qu’ils désirent tant que la pluie d’un après-midi d’été nous prendra tous et qu’on s’en accommodera.

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03 juillet 2015

Le temps arrive

Le temps arrive. La brume se dissipe doucement et mes rétines s’habituent progressivement à la modification de la luminosité. Le temps arrive, celui d’accepter une disparition puisque vient d’avoir lieu une apparition. Chacun doit porter sa part de ténèbres, s’il le faut alors, je me sens capable, enfin, de tendre les bras et contracter le dos pour contenir ma part, la sienne, les leurs. Les emporter loin de leur fraîcheur vers les montagnes noires qui défendent les royaumes mortuaires, traverser les marais des funestes remords en laissant avec certainement beaucoup de chagrin les derniers rayons du soleil porter sur mon cou. Puisqu’il le faudra bien, je dois aussi tenter de filtrer la lie d’amertume du nectar de jouissance – qu’importe-t-il plus, d’avoir déjà aimé ou de penser qu’on allait l’être ? – et contrôler ma propension à devenir aigre-doux.

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02 juillet 2015

Se morfondre était une vie, une possibilité d’échouage. Maintenant que tes yeux percent les opacités, filent vers les étoiles lointaines et suivent des trajectoires aléatoires, il n’y a aucune raison de vriller les soirs de spleen. Tu trouveras dans mes paumes la complémentarité de tes membres, dans ma voix une douce symphonie héritée de mon cœur, sur mes épaules un mur inébranlable pour te hisser, te glisser ailleurs et te cacher parfois.

De ma honteuse vie, de ma bienheureuse et de ma prochaine, tu pourras puiser ce qui te semble bon, ce qui te semble juste pour survivre dans un monde tellement incohérent qu’il en devient souvent déboussolant. Mon existence, aussi inutile était-elle, tu la malaxeras sans cesse jusqu’à matérialiser entre tes doigts allongés cette justification qui me fera sentir alors devenir enfin. Revenir aussi.

Et de toi, de tes sourires soudains et tes pleurs attachants, il restera un tatouage invisible ou une empreinte au fer blanc sous nos peaux. Nos ossements, une fois tombés et désordonnés, auront d’ailleurs toujours cette marque de roi.

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01 juin 2015

Dans l’impasse, on n’essayait de continuer à s’aimer. Je sentais son épuisement croître jour après jour, et je fouillais dans tous mes pores l’once de force qui pourrait nous maintenir la tête hors de l’eau. Une eau saumâtre et toxique dont peu de gens réussissait à s’en sortir. A chaque fois, scrutant le ciel, je priais pour qu’il ne s’obscurcisse pas davantage et qu’il ne déverse pas ses larmes contenues. La souffrance se communiquant très bien, je sentais d’abord des crampes aux membres, mes organes en perpétuelle contraction et le relâchement du mental. C’était mon dernier couteau, une lame affûtée depuis l’enfance à l’aide de mes parents et de mes rencontres. Mais je me doutais que cette lame n’allait pas suffire ; jamais le mental n’atteint la maturité suffisante pour déjouer la mélancolie, l’ennui et le drame. Le mental s’épanouit juste avant de mourir, juste au moment où l’enveloppe corporel ne sert plus à rien. Il ne me restait alors plus qu’à mourir vite pour empêcher que mon amour ne meure en premier.

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24 décembre 2014

     Au son d’une basse lancinante, je scrutais tous les aménagements qui constituaient une gare, ses acteurs aussi. Je croyais deviner un couple adultérin en phase de retour à la situation normale, sans doute vacillante. Il y avait les individus toujours en proie à la panique quand ils sont chargés de vérifier trop de paramètres à la fois : l’horaire, l’heure indiquée par les horloges dont le design avait encore du coûter bien cher pour un rendu non consensuel, la place et le numéro de wagon indiqués sur le billet qu’ils regardaient deux fois pour être sûrs de ne pas confondre l’un avec l’autre. Les quais qui voyaient des milliers de vies passer plombaient nos humeurs quand on les foulait ; tout devenait lourd au moment de s’y aventurer, les réjouissances comme les spleens. Les pylônes inertes en apparence parés à délivrer une sacrée dose de volts pour nous conduire là où nous ne voulions pas aller, là où nous désirions nous rendre. C’était au choix, ça dépendait des cas et des fois. L’habillage des voies en cailloux calibrés ne donnait rien de naturel à ce décor grisâtre technologique. Il était loin le temps où le chemin de fer prétendait l’aventure.

Le paysage défilant encore une fois, je me demandais si à force d’avoir aimer prendre le train, je ne m’en étais pas lassé. On finit souvent pas exécrer ce qu’on a adoré, malheureusement. Je ne voyais plus le cerf et sa famille depuis longtemps. L’hiver avait encore une fois révélé son lugubre état à notre environnement. L’errance en ligne droite donnait le mal de voir. On traversait le temps et l’espace trop vite pour en faire partie et néanmoins on se sentait apte à juger les choses qui devaient se passer au moment éclair où elles étaient aperçues : un tracteur mobile au milieu des champs, une file de conducteurs coincés dans leur voiture et prisonniers des conneries radiophoniques, des salons allumés dans des nouveaux lotissements étriqués, des vieux poteaux de bois rachitiques tels les vestiges d’une civilisation révolue, des revêtements de bitume de ci de là fantômatiques, un ciel qui s’étendait au fur et à mesure que nous avancions.

Je rentrais pour la fête de Noël plus tôt, personne ne m’accompagnait encore dans le wagon. J’étais dans une atmosphère cotonneuse, loin de trouver mon bonheur et éloigné de la personne avec qui le déployer. Ni heureux, ni vaincu, juste agité par une multitude de questions auxquelles je ne trouverais guère de réponses. Beaucoup de trajectoires me paraissaient beaucoup trop droites, j’avais foi dans les imprévus et les virages. Mais dans notre société, c’était presque une hérésie de théoriser sur la valeur des accidents et l’infertilité des destins tracés.

Aucun signe ne vînt lustrer mon état. J’étais terne ce jour. En y réfléchissant un peu, je me souvenais que la dernière semaine de décembre est à double tranchant pour nous, les membres d’une société moderne occidentale. Comme une lame affûtée et brillante, elle tranche dans nos émotions et nous laissent libres de préférer la part magique ou la part dramatique. Concentré, je regardais encore une fois à l’arrêt le théâtre dans lequel je m’étais senti capable de jouer : les lampadaires venaient de s’allumer. J’avais envie de pleurer. C’était comme une tempête contenue dans une bouteille en verre : je pouvais continuer encore comme cela, mais il se pouvait qu’à la suite d’une inattention, d’une maladresse, d’un geste involontaire, mon enveloppe se brise irréversiblement et que la rage me quitte pour saccager tout sur son passage.

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23 décembre 2014

     Vriller sous le soleil, c’était mon habitude préférée quand j’étais là-bas. Et comme tout humain, j’avais envie de brailler ma nullité à me fondre dans le monde. L’incapacité est un démon incroyable quand elle est intériorisée et contrôlée. Je me disais qu’au bout de la côte je trouverais l’aisance pour laisser s’échapper dans un pic de décibels tous les soucis stratifiés de l’année écoulée. Une ligne d’horizon distincte, une platitude maritime, un calme idéal à briser par ma colère et ma souffrance docile.

Quoiqu’il arrivât, il fallait toujours se nourrir du heurt et du bris pour aller mieux, m'eus-je dit en rebroussant chemin.

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     Le dessin circulaire invisible que ses formes créaient me faisait penser au vice des mouvements silencieux répétés dans le Monde, par la Terre, dans nos vies, comme par nos cerveaux. Des mouvements en rien saccadés mais bien régis, tant le principe de gravité demeurait implacable, sur le solide comme sur le pensé. Comment se sortir de cette perversion naturelle ? Comment oublier qu’à la fin de chaque cercle dessiné, on retombait dans la même direction et le même désarroi ?

Nos idées étaient comme les marées qu’on aimait avant, avant de comprendre que ce « sans cesse » agaçait et venait détruire nos premiers frissons et nos plus belles promesses d’être, pour cette fois, différent. Je n’avais jamais senti en moi avec autant de force la clairvoyance du moment : ces cercles me nuisent chaque jour que l’on fait tous. Ces cercles voluptueux en apparence et cruellement dominateurs ne nous entraînent nulle part, mais nous racontent toujours la même substance de notre vie : tu peux oser faire autre chose, tu peux croire faire différemment, mais tu n’es qu’un corps et qu’un tas de pensées soumis à la gravité, à la tentative d’échapper, puis à la gravité, et ainsi de suite, comme tous les autres.

Au moment de me sentir haineux d’admettre notre condition de cobaye illusionné mais condamné, je reposais mes yeux sur les cercles que dessinaient ces deux seins en belle cadence. En me focalisant sur chacun, j’avais deviné le vice. En essayant de regarder panoramiquement sa poitrine, je me demandais si finalement ce n’était pas l’infini qui se dessinait.

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20 décembre 2014

Comment rejoindre la Turquie ?

     L'âme sèche, je projetais de rejoindre facilement la côte Lycienne et en profiter. J'imaginais aussi filer sur Istanbul et y passer quelques jours noyé par la densité, électrisé par la paresse de vivre parmi 15 millions de personnes. Mais sachant en fait qu'au sud, je trouverais davantage la tranquillité, une soirée fraîche devant le feu d'une cheminée, d'un poêle ou du dehors...

Je m'engagerais peut-être à prendre le bus pour faire croire qu'on arrive à s'occuper. Pour illusionner que c'est ce que je voulais faire, ce que j'aurais voulu faire.

Il y aurait finalement l'éternel recommencement des choses. Seulement des centaines de petits plaisirs perdus dans l'immensité des rêves. Des rêveries, puisque ce mot sied plus à ma situation : devoir construire un gouvernement de pensées optimistes et infiltrantes alors que je suis environné par des gens noyés, ou presque, qui cherchent tous à féliciter la même chose que moi : d'y arriver, de flotter, de ne pas se faire submerger, pas trop souvent. Sauf que, sachant que la submersion est inéluctablement déjà passée, ils se mentent. On se ment, et depuis le début de cette idée, je me mentais.

L'imparfait est l'équation à déchiffrer pour se défendre de se noyer consciemment. – Je me mentais – n'équivaut pas – je me mens – dans la phrase précédente. Jamais le présent n'aura la classe de distiller à la fois de la rêverie et de la fatalité.

[Un motard passe et fait gronder sa machine le long du boulevard. Le présent a vraiment une sale gueule.]

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13 octobre 2014

Le dard

Laminé par les rouleaux étincelants
et puisant dans mes dernières colères
J'imaginais un plan, un vent tournant
Qui devrait, aurait pu te faire taire

Le dard prêt à être enfoncé
Le regard dans le vide détesté

Tout cela m'avait paru, un instant
A moi seul sans doute bien trop clair
Une courbe, une trajectoire, un élan
Mais on suit docile une marche funéraire

Le poignard dans un coeur fané
Mon cauchemar : ne pas le retirer

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Traversée des polders méconnus

Les yeux lourds comme la fonte

Je veux voir dans chacune de mes allers et venues

Comme une échappée au malheur qui monte.

 

Des successions, des répétitions

De la nature docile maîtrisée

Je n’en dors plus de mes sales impressions

Qu’à force du mal on se trouve davantage civilisé.

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18 avril 2014

What We Loved Was Not Enough

      Onze minutes vingt-trois. Décrire le quotidien, décrire le profondément intime quand les gestes accomplis ne relèvent que de la répétition et des habitudes. Lorsqu'on est seul et qu'on vit seulement avec soi même, c'est plutôt délivrant. Lorsqu'on a pris la tangente en vivant avec l'autre - cette variante de la trajectoire, cette bifurcation électrisante, électrique mais élégante -, les doublons deviennent dangereux ou trop secrets pour être décrits. Ce soir pourtant, grisé par le premier stick et les doigts refroidis par la bouteille de bière, j'ai reconnu dans l'étendage d'un pull mauve délavé la marque d'un quotidien à facettes. Le dessin de... Pause.

Quatre minutes. Le pull identifié d'un geste automatique, l'incarnation d'un manque et d'une chaleur a surgi dans ma fin de semaine. Grâce à mes deux yeux fatigués, délavés aussi, j'ai recroisé et je me suis rebranché à l'alimentation électrique de ma vie. Ce pull, je l'avais vu sur une photographie prise à une époque quand je n'existais pas, ni pour elle, ni pour moi. Et seulement maintenant, érodé intérieurement et auprès de ma multitude incertaine d'alluvions, j'ai déposé le vêtement humide et frais sur la barre fine de l'étendoir dans la petite chambre et j'ai senti toucher mon bonheur. What We Loved Was Not Enough. What We Loved Was Not Enough

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05 novembre 2013

    Le déluge avait commencé depuis quelques minutes déjà. Je sortais de ma paresse informatique pour zyeuter le dehors, y découvrir un quelconque sens d'événement qui aurait ébloui ma soirée et ma journée, voire ma semaine. Le halo jaunâtre dessous le lampadaire faisait deviner l'intensité et la dureté des impacts liquides sur notre bon vieux boulevard ; les branches virevoltaient parfois et les feuilles semblaient aspirées par un tuyau d'aspirateur invisible ; le bitume se gorgeait jusqu'à en suer de toute part. Il était environ moins de deux heures du matin, la vie en face de mon balcon se résumait à des imitateurs, des insomniaques charmés par le serpent cathodique, des couples en phase post-orgasmique, des animaux domestiques conscients de la fracture qui les différenciait de leurs semblables nés dans les gouttières et sous les jardinières publiques. Plus que de mes congénères, je me sentais en proximité contemplative avec ces bêtes à poil : nous étions là, en position d'émersion partielle de notre vie intérieure - une station confortable - et nous étions convaincus que cette tempête aussi belle que cruelle marquait notre dualité mal supportée : tenter de se sentir bien dedans, envier la brutalité d'être dehors. Novembre déployait ses ailes sur nous, certains n'allaient pas sortir indemnes de ce cocon étouffant.

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28 septembre 2013

Mon fleuve

     Je sens ta chatte toute ma soirée, elle est sobre et facile à deviner. C'est un rock pour lequel je danserai une éternité. Je veux qu'elle mouille à inonder notre putain de planète idiote et sans sens. Les soirées sont tellement ennuyantes sans toi qu'il faut cette catastrophe naturelle et sexuelle pour convenir d'un autre ailleurs et d'une autre force. Ta chatte est la seule chose en laquelle je veux croire maintenant ; une section dans ma vie et une sanction dans la nature de mes malchances. Le tremblement de lèvres qui organisera mon monde jusqu'à en mourir. Toi, et ce clair-obscur. Toi et cette sucrerie. Toi et toute la saveur du Monde sur ma langue. Il y a des antennes pour me recevoir, mais je m'adresse à toi. Des dizaines de correspondantes possibles, mais c'est ton entrecuisse qui me passionne, là où je puise mon héroïne, là où le jus de fruit est ton jus de mourir. Mouille et mouille encore et toujours, pour l'univers et le reste.

Tes gestes sont une sorte de consolation dans ma vie cupiide, une régulière envie de crier aux vies qui m'entourent : je bercerai ma mort dans le trait de la fin de ton dos, dans la profondeur de tes cuisses, je vais vivre parce que je suis une partie de ton intimité, un double de ton antre.

Alors quand arriva le moment, tu écartais tes jambes et livrais à la nuit ta broderie intime, ta vérité nue. Je lançais ma lucidité résiliante dans toi, papillonnais et m'exerçais dans la profondeur de ton corps, espérant qu'il en convienne autant dans ton coeur, et j'accentuais l'écartement des choses, l'écartement des chances. On mourrait à force que tu mouillerais. Tu, je. Je te. Je te trouverais au fond de mon plaisir, je nous traînerais jusqu'au fond de mon délire. Tu saurais être des courbes et des courbes, des impasses et des directions et la dernière des directions serait ton fabuleux prisme sombre, ce triangle en guise de flèche, cette flèche vers toi, cette flèche en toi, puissante et précise.

Et à ce moment précis, la pointe de tes seins rarement tendue deviendrait un Everest à espérer atteindre avant de mourir. Car je traîne, je traîne tellement fort à en user mes amours.

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18 juillet 2013

Je n'élucide rien de tout ce qui me précède. Ces choses arrivent et m'enveloppent comme une fatigue de début d'après-midi. Parfois elles se dérobent aussi vite qu'une ombre, le temps vient alors pour se recharger en espérance et en dignité. Le labyrinthique  parcours de nos vies, c’est le balancement continuel entre l’abandon et la ténacité. Faudrait-il comptabiliser les minutes sombres pour analyser la nature exacte de notre présence ?

Je fermais la porte en bois de mon bureau, le verrou grippé me résistait. Deux par deux, je dévalais les marches de granite usées par les passages répétés de mes congénères. Par exemple, eux étaient dans la ténacité, accrochés à la rambarde, prompts à monter vers le dernier étage, une impasse pourtant. Moi je dégringolais abandonnant mes pieds et les muscles de mes jambes avec cadence.

Dehors l’été battait son plein, les fragiles cerveaux de l’année se revigoraient en futilité et en inutilité. Les uns préféraient l’errance, les autres le profit. En soi, tout fonctionnait à merveille l’été. Sauf que le démon de l’insatisfaction veillait toujours.

Glissant sur le bitume en direction d’un train, je m’éloignais de la foule domestiquée, je me sentais plus que jamais comme un animal qui refuse la cage qu’on lui montre, au prix d’être malheureux et maltraité. Ma quête contagieuse malgré moi imprégnait tout ce qui m’entourait.

L’abandon se trouve toujours dos à dos avec la liberté. Notre quête d’ailleurs nous fait revenir bien plus souvent au point zéro qu’au-delà des horizons. Etre hors d’atteinte de l’entière liberté humaine n’existe pas, quand on le comprend à chaque fois, le sol se dérobe.

Sur le quai, jamais je n’y avais mis les pieds, la silhouette d’une personne semblait cimenter à la Terre. Tout tournait pourtant, mais elle demeurait figée comme une barre métallique dans un bloc de ciment. Puis la forme se courbait, se recroquevillait sur elle-même. Le soleil gagnait sa peau et on devinait maintenant un adolescent pris d’une douleur intense au ventre. Il vomissait tout son mal en trois secondes. Notre train démarrait à l’heure fixée, le personnage défilait doucement. Sa détresse aussi. Cela me rappelait quand nous étions malades à force de faire du tourniquet qu’un ou deux copains d’occasion tentaient de faire tournoyer dans le ciel. Je baillais et m’endormais. Demain je me disais qu’il fallait trouver la raison de ne pas en démordre, de ne rien lâcher et de ne plus gâcher.

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