dE tRAVERS

12 janvier 2012

        Une guerre arrive. Notre ciel ne ressemblera plus jamais à ce que nous voyons maintenant. Les légèretés en temps grave n’existeront plus, mais après un certain temps, je l’espère, elles pourraient revenir. Que les choix de cette année se soient bien ou mal passés, ils n’auront aucune incidence quand tout ce qui nous entoure sera impliqué et influencé. Des frontières se déchireront, des familles aussi. Le passé, notre quotidien, leur paraîtra bien doux et goûteux en saveur. Leur horizon sera de simplement réussir à vivre et leurs habitudes d’essayer d’oublier l’horreur. Ils passeront les jours les uns après les autres en les conjurant et en les craignant. La jeunesse prendra sa source dans la ruine et le chagrin et il bouillonnera en elle la soif d’en finir et de retrouver le moment  où on accepte l’autre.

En attendant, chaque matin quand je me lève, je regarde souvent la façade d’en face à peine éclairée par le point lumineux qui va tranquillement grandir. J’entends sur les ondes que nous sommes divisés, que notre gouvernement agit, que les gens réagissent, que les opinions éclaboussent, que les difficultés sont de plus en plus difficiles, que les Européens ont de quoi se plaindre, que les révolutions au loin sont de moins en moins intéressantes à suivre, qu’on oublie beaucoup les morts en ce moment, sauf les nôtres. Et quand je me reconnais entier dans le milieu de la journée, concentré d’être éveillé, fatigué d’être étourdi, alors je me dis que nous sommes tous de connivence. Que nous tendons tous vers cet événement. Pour quelles raisons, je l’ignore et je n’ai pas les connaissances pour le savoir. Dans quelles directions ? Là, je trouve des réponses. Il est 23 heures et la ville s’endort petit à petit. Beaucoup traînent encore. Et dans leur grandissante solitude, ils se disent que ce monde est en train de nous enfermer, tous ensemble certes, mais enfermés tout de même. Et qu’il va être de plus en plus difficile d’en sortir, qu’il y aura de moins en moins de clefs à trouver et de portes à ouvrir pour se sentir respirer dehors. Ensemble, nous créons notre gigantesque tumulus, nous le construisons par étape et cela prend du temps, mais il s’agit bien de cela que nous édifions : notre tombe glorieuse et immémoriale. S’il suffisait d’accuser pour s’en sortir, ce serait injuste et lâche. Personne n’est à punir, mais presque tout notre monde s’est élancé, élancé vers la falaise et s’attend à la chute.

Posté par dE tRAVERS à 11:15 PM - Commentaires [0]


02 octobre 2011

Le jour s'affale sur les toits des immeubles et les familles rentrent heureuses chez elles. Pendant que certains gagnaient deux jours, je les gaspillais sans comprendre. Il est temps de passer de l'autre côté et de se frayer un chemin dans le bonheur, quel qu'il soit, plutôt que de se tourmenter à trouver le meilleur chemin que je me destinais. Je peux me lever et combattre, je ne suis pas un dormeur mal enchanté, je suivrai sa trace et je boirai la tasse de la liqueur inconnue ou bien je deviendrai un cadavre comme je me sens devenir.

Posté par dE tRAVERS à 08:04 PM - Commentaires [0]
21 août 2011

En revenant, le bitume refoulait son parfum. L'émanation si particulière qui m'avait inspiré durant la soirée n'était pourtant pas liée à l'arrosage rapide subi au coucher du soleil. L'arôme de l'entrejambe de cette brune m'avait semblé si perceptible que j'en avais oublié de fumer deux cigarettes de plus et d'écouter entièrement les constats existentiels de mes amis. Certes, elle n'avait rien de plus que les autres, mais je ressentais au fond de moi le besoin de me percevoir par autrui. J'aurais aimé ce soir qu'une autre personne, une femme à l'évidence, me regarde au moment de me coucher, dénudé et légèrement en sueur. Si jamais elle avait accepté que mes mains longent la ligne inférieure de sa poitrine, j'aurais alors pu adorer mon réveil. Je mourais d'envie d'un parfum de sexe et je m'étais satisfait du parfum tellurique urbain. Et puis, ça aurait été la même chose avec cette blonde dont le thorax était à peine dissimulé sous un tissu blanc froissé. La moiteur est magique, elle nous excite très souvent les samedis soirs. Malgré toutes mes visions indicibles, je m'accomodais de la senteur forte et synthétique des rues. J'avais malheureusement manqué de déguster avec exaltation la fente d'une femme.

Posté par dE tRAVERS à 02:05 AM - Commentaires [2]
19 août 2011

               Lorsque le papier de format A4 plié en deux s'est mis à tourbillonner au bon plaisir de la brise nocturne, j'ai deviné ce qui depuis longtemps s'imposait. Il y avait cette voiture ancienne dont j'ignore la marque et l'année, mais dont la carène m'a fait penser aux vieux films américains. Et ce chat qui passait par les endroits les plus inacessibles comme pour éviter d'être prisonnier de l'évidence et de l'attendu. Et moi du haut de mon quatrième étage, nouveau dans mon quotidien, j'observais ce mécanisme classique d'une nuit d'été. Du haut de mon étage éthylique, toutefois loin des hauteurs d'un gratte-ciel, je prenais conscience que l'écriture était rattachée au vin. Il se pourrait que ma conclusion soit trop hâtive : et si jamais le vin permettait seulement de prendre le temps de visualiser, et que ce temps inspire. Et si jamais le vin n'était pas un catalyseur, mais simplement le déclencheur d'une supervision que nous oublions tous à force de bouffer de la télévision numérique et d'apprécier la mode de vivre à l'occidental. Pendant que des hommes mourraient pour leur conviction ou de leurs convulsions, pendant que des hommes cherchaient à s'affranchir de l'être suprême qui ne leur avait donné que du malheur et du mal-être, pendant que les hommes passaient le temps à éviter l'ennui en s'ennuyant davantage devant des fausses vies et à cause de faux présages, je tentais de déployer tous mes sens entre 23h38 et 23h57. Chaque soir, ce chat devait passer ici, souvent un papier devait danser au gré des courants d'air urbains, toutes les nuits les pneux de cette anachronique automobile collaient le bitume dans cette rue. Sauf que cette fois-ci, les mots étaient réapparus limpides et efficaces. Ces mots étaient les plus incroyables murailles édifiées contre la folie de se sentir seul. Et si c'était grâce à l'alcool, alors qu'est-ce qu'on en avait à foutre ? Et si c'était le fruit des hasards du regard porté, idem.

Posté par dE tRAVERS à 12:07 AM - Commentaires [2]
03 juin 2011

        Je suis allongé entre deux plaques tectoniques, proche d'un pont en bitume au nom hérité de vieilles invasions qui ne posent plus aucun problème. Des couloirs aériens se devinent et parfois quelques volatiles nocturnes les traversent.  C'est le signal que rien n'est jamais figé ou fixable. Le souffle qui enveloppe puis désordonne les branches frêles des arbres citadins couvre mes trop longues inspirations : je suis de cette espèce qui s'inspire des moments quand ils sont passés ou lorsqu'ils se prévoient, une espèce inadaptée à bien réagir quand le feu danse juste en face de soi.

Posté par dE tRAVERS à 12:09 AM - Commentaires [0]




27 janvier 2010

Les mains crispés mais féroces, je me laisse pétrifié par ton ombre. Et je te demande l'immobilité. Tu traces avec tes timides gestes des trajectoires célestes et éblouissantes. Mes yeux adaptés à l'obscurité, je devine des courbes qui saisissent, puis tiédissent mes sangs. La légèreté floue du tissu qui chute frôle la magie du rapace tournoyant en altitude aux aguets. Je presse ma mâchoire et recroqueville mes doigts dans chaque paume. Il existe des paradis que l'on perd trop vite ou que l'on parcourt sans le savoir ; je te vois nue comme l'animal sauvage et prête comme la fleur bénie par les premiers soleils.

Posté par dE tRAVERS à 12:02 AM - Commentaires [1]
22 décembre 2009

Ma vie se reflétait dans le petit cylindre de whisky placé devant moi. Et j'attendais quelque chose. Un bruit sec qui, en me faisant sursauter, m'avertirait d'anticiper les angoisses et contractions pré-mortem. Je sirotais de temps en temps. Histoire de ne pas tout vider trop vite et comme une hyène ravie de sentir l'odeur du cadavre au loin. La couleur pisseuse s'harmonisait parfaitement avec la brûlure qui étreignait ma bouche. J'avais caché des centaines de secrets dans ma tête. Et ils souhaitaient sortir tous en même temps, cognant, percutant et martyrisant la boîte qui les avait privés de la douceur de vivre. Je sirotais pour me calmer. Je sirotais et étalais ma graisse sur le dossier vieilli de mon fauteuil. La fumée s'évacuerait bientôt aussi de mon corps, mais pour l'instant je gardais mon briquet à proximité de la main droite. L'anesthésie globale n'était pas possible, je le savais. Je ne voulais voir mon reflet dans aucune glace ce soir. Je ne me crisperais pas.

Le verre à moitié vide. Le bruit fut soudain, comme je le prédisais. Et les éclats de bois et de plâtre comme de la mitraille concentrée et amalgamée pendant plus de trente années de virages serrés. Je devinais un mélange inédit, un précipité jamais concocté quand le rouge dégoulina du bord transparent et imprégna le Single Malt. Mes secrets allaient pouvoir s'échapper du trou précisément apparu. Et j'allais me désintégrer presque entièrement libéré.

Posté par dE tRAVERS à 11:38 PM - Commentaires [3]
28 novembre 2009

L'autre soir. Il fallait s'affaler dans le fauteuil et s'allumer rapidement une cigarette. La nuit. Personne ne se rappelait combien il avait fait beau ce jour. Pourtant, tous avaient raconté la même histoire à son collègue ou son voisin : c'est incroyable ces températures. Ma chemise était en effet trempée dans les environs de 14h00. Sauf que là-bas, le souffle frais du large nous faisait mieux supporter la plaque solaire qui s'abattait sur nous qu'en ville. Les transmissions de devis et de mails entre les travailleurs s'étaient considérablement ralenties durant l'après-midi, j'imagine. Et la consommation d'apéritifs avait bondi entraînant dans son élan serveuses et barmans. La nuit. Je me tirais difficilement du dossier pour éteindre le mégot. Les gens dormaient. Ils étaient tous rentrés dans leur vie si bien, si calmement. Ils avaient omis de prier le soleil de revenir le lendemain. La nuit. Je me doutais alors en plaquant mon flanc droit sur le matelas qu'encore une fois une chose allait arriver sans qu'on l'ai souhaitée.

Posté par dE tRAVERS à 01:40 AM - Commentaires [3]

La demi-lune transperce la paroi. Il ne peut exister d'intimité dans ce monde. Le faisceau non lissé, probablement parce que le ciel est nuageux - je ne sais pas, je ne vois pas depuis mon matelas -, cherche et chasse la forme des êtres qui peuplent son échiquier. J'en fais partie mais il me semble que ce soir ce n'est pas moi qui sera trouvé et trophée. Je calcule la trajectoire environ, l'angle et l'ouverture de ma fenêtre. C'est bon. Je dormirai en paix. Yes !

Posté par dE tRAVERS à 01:22 AM - Commentaires [0]
21 novembre 2009

The Rip

L'urbain m'affolait.

Je sors avec la mollesse du vendredi soir quand le dos et les dents se sont chargés de gérer la nervosité, le blues et le stress avant vous. Il ne pleut pas, pas encore. Personne ne fréquente la rue, cette rue que je prends si souvent, ma rue. Je suis libre et seul, alors j'avance mais péniblement. Je ne suis pas sûr de vouloir suivre les arbres qui bordent un nouvel immeuble violet qui me rappelle ce château. Le mauve au loin qu'on regardait avec mon frère en arrivant chez ma mère. Ca rappelle toujours quelque chose à quelqu'un cette mollesse. La glu qui nous colle silencieusement au fond de nos habitudes, de notre chez-soi, même s'il pue la mort et si la cuisine est mal rangée. Cette glu qu'on ne veut pas voir et qui nous va pourtant si bien. Moi, je vois quand même le bitume se défiler à l'instant où j'y pense. Et je rentre dans la gueule béante du métro.

Une heure plus tard. Quelques minutes en plus. Il me semble que cette fille au bar, je la connais. La chevelure brune qui s'étale le long du visage jusqu'aux épaules, le maquillage qui enlumine les yeux, la mâchoire américaine. La petite foule me fait oublier que oui sans doute, et aussi le joint qu'un type m'a refilé au dehors. On avait les quatre pieds sur la même dalle, je crois.

Lentement repartir en sens inverse. Guetter l'autre comme une curiosité. Une de plus à se mettre sous la dent justement. Je croise d'abord la dégringolade d'une horde de feuilles mortes que la bourrasque a achevé. Pas si loin, je médite sur le balancement des fesses d'une quadragénaire à priori heureuse de mouvoir sa vie à 00h22 en centre ville. L'aboiement est de plus en plus perceptible. Deux personnes parlent à travers leur téléphone portable à un proche, vu l'heure. L'une sue. L'autre sourit avec l'outrage qui vous téléporte tout de suite dans votre lit froid. L'aboiement est plus rythmé, plus proche. Peu de fenêtres allumées, cette impression me poursuit jusqu'à l'endroit où le chien existe. Entretemps, j'ai perdu mon regard entre la vitrine blanchâtre du vendeur turc, la mine ancienne du barman du coin, la ligne rouge des phares arrières, la tenue élégante et bandante d'un énième ange. La deuxième gueule de métro me broie.

Et là, l'ensemble de ma communauté de 00h36, créée sans conscience et surtout éphémère par essence, me livre le sentiment d'être prêt. De rentrer après ces sinusoïdales urbaines chez soi. Apaisé, troublé et fatigué. L'ensemble sans croire au rassemblement est uni. Je me dis aussi que cette putain de jungle qui me grise n'a de sens que si je vis chez moi. Malgré mon renoncement du "chez-moi". Je souffre de comprendre qui je suis d'un coup, grâce aux autres qui m'entourent et probablement me sauvent.

Posté par dE tRAVERS à 01:53 AM - Commentaires [2]
18 novembre 2009

La station est fermée

Suite aux pannes répétitives des escalators, aux migrations contrôlées, aux déplacements aléatoires qui ne rentrent dans aucune grille de statistiques de la compagnie de transport, à la malédiction des hommes qui côtoient les rats et les cafards qui bouffent nos merdes, à la malfaisance de la publicité dont l'irradiation est plus perverse que l'enrichissement de l'uranium et aux bruits agaçants des pas qui attendent...

Posté par dE tRAVERS à 09:58 AM - Commentaires [2]
29 avril 2009

Je frôle souvent la limite du pathétique, mais je vois aussi des dragons combattre les serres d'aigles géants au loin. Souvent, le fond est gris-bleu et les mouvements sont vertueux. Alors comment s'en tenir à sa propre condition quand on aperçoit un tel spectacle ? Il y a toujours dans nos journées qui s'écoulent des verres à boire et des boissons à vomir. Des bêtes à voir et des poisons à dompter. Tout est trop grand, trop volumineux et trop effrayant dans ma maison ; cela dit, tout est épanouissant dehors et au loin. Que justement le lointain me rassure, parce que nous nous en approchons tous.

Posté par dE tRAVERS à 11:04 PM - Commentaires [3]
09 avril 2009

Ce sont donc les gens seuls qui boivent avec assiduité et en silence. Laissant la volubilité aux stressés, la gesticulation aux timides, la rébellion aux colériques et le bavardage au taux restant. Le génie de bien boire est dans la préparation à la dégringolade. Si elle est bien faite, la chute est ajournée. Mais le mal devient alors plus parasitaire. Autant que peut l'être dieu pour les croyants. Et la chute devient déchéance sociale, amicale, sentimentale, et malgré tout relativement banale à en voir le nombre d'yeux éteints qui animent les comptoirs de tous nos pays.

Posté par dE tRAVERS à 09:13 PM - Commentaires [0]

Ton cul qui vaut au moins 47 carats et cette drôle d'envie de te vendre. Tout est toujours dans les yeux. Cette drôle d'envie de se pendre, de cesser de s'éprendre et de lâcher la branche qui me tient. Tout est toujours dans les yeux. La crise qui glisse sur moi, la méprise qui règne de plus en plus dans mon vide. Les trains qui se succèdent et n'emmènent nulle part. Tout est toujours dans les yeux.

Posté par dE tRAVERS à 08:22 PM - Commentaires [0]
06 avril 2009

L’esprit s’impose quand il est heureux et se ressert autrement
Je fais partie d’un nouveau clan, axé, désaxé, mais pas exactement
Tu dors en diagonal, hein ?
Tu dors en diagonal, me disais-je le lendemain.
Et l’autre rive où les déferlantes ne s’écrasent plus
Mais s’envolent en nuée de larmes vaincues
Vas-y, nage et prends ton souffle
Oublie l’âge, le temps du souffre
Les délais
Les échéances
Les épaisseurs
Quelle fragile chance
A saisir pour soi
Assez d’ires, mais pourquoi ?
J’entendis alors les murmures des appâts grignotés
Les lémures qui voulaient nous tourmenter
Tiens, la page est déchirée
L’hameçon seul et la proie enragée
Mais la tristesse peut attendre
S’entendre
Faut s’en foutre
Faut s’en foutre
Faut s’en foutre
De toutes les fractions
Qui déploient leurs connivences
De toutes les actions
Qui dérivent dans l’exigence
Orgueil, preuve, témoin
Horizon, oeuvre, témoin
Orgie, tes mains qui m’émeuvent
Tu es donc une diagonale !
Tu es donc oblique et obligé
Tu es donc une diagonale
Qui devine toutes les opportunités
Un jour de finir par croiser
Les lignes parallèles à portée
La diagonale est un trait bientôt entrelacé

(17 juillet 2007)

Posté par dE tRAVERS à 02:41 PM - Commentaires [0]

Et je remarche, je m'étends face aux étonnements des crapules, aux sourires crénelés, aux futurs crépuscules, aux gorges serrées des uns... Et je ne relâche pas, je ne détends pas ma soif d'aller, de sortir des anfractuosités, de tirer mes coins de vêtements des ronces... Et la marche n'est plus haute, c'est moi qui deviens autre !

(18 juin 2007)

Posté par dE tRAVERS à 02:37 PM - Commentaires [0]
02 avril 2009

Les saturations incommodent. A 12h03, je me courbe et ramasse le sac par les poignées. Je l'enfile sur l'épaule droite, comme souvent et toi tu restes là à côté de moi sans broncher. Dehors on entend les klaxons du début de soirée et le climat est bon. Il n'y a plus rien à se répéter et pourtant, je déclare comme un robot bien huilé que tu m'as gâché mes dernières années. Tu commences à pleurer. Je saisis plus fort les poignées du sac. Les klaxons se multiplient, font écho aux battements de nos cœurs qui un temps furent accordés. Maintenant ils battent fort contre la peau comme s'ils voulaient sortir et se ruer sur l'ennemi découvert. Ce sont des porcs. Tes larmes coulent à l'aise. Je tourne la clé du trousseau. Pendant que tu assistes à une drôle de fin de phase dans ta vie, je sens l'acidité du système digestif remonter. Je déglutis un peu. Dehors il fait nuit. Je vomis d'un coup comme après une intoxication. C'est affreusement long. Soudain, je me souviens la fois où j'étais rentré plus tôt que prévu et avais constaté qu'un événement que tu allais caché à tout jamais s'était déroulé ici, à partir du seuil de cette porte. Est-ce alors ce seuil qui a tout pourri et tout gâché ? Est-ce le moment où nous étions trop heureux le point de départ ? Et je visualise que rien n'a été répandu sur le sol et que tout m'aspire vers le noir. Je me vois en sens inverse. C'est maintenant un reflet qui prend vie. Tu es en train de vomir dans les toilettes et je pleure. Ma cigarette se consume et dehors il n'y a aucun bruit, pas une voiture. Tu portes une robe noire, des bas et ce fameux foulard qui te va si bien. Je me retourne vers la porte de la salle de bain et je sens une présence. Je continue d'avancer dans le couloir. Et j'entends. J'entends un souffle mâle. J'ouvre. Et la vision m'effraie. Les brumes m'enveloppent et m'immobilisent. La chose angoissante m'a gueulé au visage. J'ai senti son haleine chaude et salé. Le voilà qui s'approche et dégaine ses griffes jaunies et sales. Il ressemble à une créature d'un autre siècle. Ses poils recouvrent son corps entièrement et le sang qui coule de son sexe inonde le sol. Il tient entre ses dents un morceau de ton cœur, il l'avale et il le mâche progressivement. Je perçois ton cri. La bête me crache son festin et se met à ricaner comme un loup-garou peut le faire. Je vais m'effondrer au moment où ses serres se plantent dans mon thorax et m'explorent. Cela transperce mon cœur qui ne demandait qu'à vibrer comme le tien. Je sombre aussi en criant mal une dernière fois.

Posté par dE tRAVERS à 11:15 PM - Commentaires [0]
30 mars 2009

J'ai vu des constructions en bois pourri, près des déchetteries et des parcs saturés d'automobiles neuves. Des sièges d'entreprises modernes. Des bennes remplies de denrées puantes. Quelques morceaux de verdure éparpillés et un instant, un fleuve canalisé. Des voitures en marche. Des buttes de terre formées exactement comme la nature ne sait le faire, des rejets. Des bulldozers garés, d'autres actifs. Des cheminées crachant sans interruption. Des rails traversant cet ensemble et des nuages plus gigantesques qu'Ouranos prêts à tout ensevelir. Est apparu ensuite le rayon de soleil sur les barrières, les enceintes, les limites, les clôtures, qui en formes variantes, impliquaient le si vis pacem, para bellum. Des champs vides et nul ne sait à quoi ils servent. Des arbres jeunes au sommet de bandes de terre. Des toits soutenant un clocher, un château d'eau et repoussant le plus possible l'horizontalité. La platitude qui fait si honte. Un bois bien entretenu, celui d'à côté entièrement disparu. Des dizaines de poteaux électrifiant nos vies, nos trajets et nos hôpitaux. Des semi-remorques chargés. Des péages pour casser les trajectoires. Des reliefs naissants et des chantiers en cours.

Et deviné mon reflet imperceptible dans la vitre, présent depuis le début du voyage.

Posté par dE tRAVERS à 10:14 PM - Commentaires [1]
16 mars 2009

Exondation

Posé le cul dans le sable tiédi par le soleil de midi, entendant au loin le hennissement des chevaux d'écumes trottant sur l'estran mais pas encore prêts à envahir nos villes, je me laisse enchanter par l'arrivée du printemps. Le canon du flingue que j'avalais avant-hier au soir est rangé dans une quelconque armoire. Je singe un virevoltement et m'en félicite. Au point de vue de l'île en face, des ombrelles dansent en cambrant leur armature métallique ; dessous s'abritent des créatures aux passe-temps amoureux et venimeux. Je m'en irai d'ici avant de ressentir la suffocation que leur bienheureuse horreur m'inspire. L'exondation débute par l'oubli des quadrupèdes, la dispersion des rafales et la poursuite de l'anti-bleu par le beige sablonneux. A cause de ce sortilège, on a pour une fois l'impression que l'on peut gagner ce que l'on veut. L'homme assis suffisamment loin de moi pour que mes yeux ne s'attardent pas sur sa compagne parle si fort. Il prononce des mots et des mots, les uns à la suite des autres, ne signifiant rien. C'est peut-être cela l'amour, des non-sens et des nonchalences inspirées par la hausse des températures. Devrais-je en être si sûr ? De ma poche, glisse une pièce de deux euros qu'une banque monétaire a décorée de l'Homme de Vitruve. Au retrait de la mer, j'associe les glissades inutiles et la dislocation de tout. J'aurais préféré le comparer au mouvement si particulier lorsqu'on se retire d'une femme. De toute façon, ce sont les heures de l'exondation et moi, je dois tendre vers l'acceptation.

Posté par dE tRAVERS à 02:53 PM - Commentaires [1]
14 mars 2009

La forêt

Les feuilles sèches mêlées aux branches mortes, en s'écrasant sous mes pieds, disparaissent en centaines de sons légers. J'imagine qu'ils se dispersent dans la forêt et se retrouvent finalement ailleurs attendant la succession des passages, s'éparpillant à jamais et se rassemblant à nouveau. Le ciel semble plus haut à cause des arbres élancés dont les derniers bras sont couverts d'une flore qui me protège de l'air libre, mais pollué. Des insectes volant bruyamment tournoient à un mètre au-dessus, sans se soucier de la fumée de ma cigarette. On pourrait presque croire parfois que certaines abeilles s'amusent à percer les ronds aléatoirement jetés de ma bouche. Les battements de cœur des mammifères cachés résonnent infiniment en moi. J'estime qu'il y en a des dizaines patientant discrètement. Attendant que je passe et que ce bref dérangement cesse. Qu'ils ne se soucient guère, j'ai bien l'intention de les laisser en paix et de traîner plus loin mes drôles de consciences humaines, aussi désordonnées soient-elles.

Posté par dE tRAVERS à 01:42 AM - Commentaires [0]